Un bâtisseur de ponts entre l’Ukraine et le monde

jeudi 16 mars 2023

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Dirk Lustig a quitté Genève pour devenir entrepreneur en Ukraine. Trente ans après, le Rotarien ne veut plus quitter son pays d’adoption où il travaille pour aider les journalistes internationaux à éclaircir la situation tout en œuvrant pour la paix.  

Nous avons de la chance le jour de notre entretien par zoom, l’électricité est de nouveau disponible 24 heures sur 24 dans le petit village ukrainien proche de la frontière moldave. Un mois plus tôt, elle était encore limitée à deux heures par jour, enfin, plutôt par nuit. « Je me levais au milieu de la nuit pour utiliser la machine à laver », raconte Dirk Lustig en ajoutant qu’on apprenait à « vivre avec ». Comme beaucoup d’Ukrainiens, il a appris à « vivre avec » beaucoup de situations depuis que la guerre fait rage dans ce pays attaqué par la Russie. Surtout à ne jamais être tranquille. « Il est stressant de voir les drones russes voler à basse altitude, il est stressant d’entendre l’alarme MIG retentir dans le pays entier, de savoir qu’il reste exactement 20 minutes pour aller se cacher avant l’arrivée des fusées, de savoir que les Russes changent de tactique, que les navires de guerre sont en position depuis quelques jours et que la prochaine vague d’attaque est imminente. » 

De Genève à Kiev en passant par Davos

Mais, comment est-ce que ce fils de parents allemands, né à Genève, est arrivé en Ukraine ? Lui poser la question est comme tirer sur le fil d’une histoire qui pourrait facilement remplir un livre. En résumé : Dirk Lustig, diplômé en sciences économiques et sociales de l'Université de Genève, travaillait comme membre associé du conseil d'administration du Forum économique mondial (WEF), en tant que responsable de l’Europe centrale et de l’est. Il fit connaissance de Leonid Kravtchouk, premier président après l’indépendance de l’Ukraine en 1991 à Davos. Kravtchouk lui propose d’organiser un « mini-Davos » à Kiev. Le WEF approuve et laisse Dirk Lustig s’occuper de l’évènement. Il débarque le premier avril 1992 à Kiev – et se retrouve dans l’improvisation totale. « Rien ne marchait à l’époque où le pays se cherchait une identité après la chute de l’URSS. L’organisation était chaotique. En plus, il était impossible de passer des appels directs à l'étranger, et même les ampoules électriques du foyer du meilleur hôtel ont dû être amenées de Genève. » Malgré ce début compliqué, le jeune homme n’a pas manqué d’attraper le virus de l’aventure dans un pays où « tout était à construire et à développer ». Il décide donc de troquer sa position au WEF contre une carrière d’entrepreneur à Kiev. Ils étaient sept compagnons à partir ensemble en Ukraine, mais « le seul fou » qui resta sur place après une année, c’était lui. Il apprend l’ukrainien et le russe par la pratique, monte une entreprise de jouets qu’il pilote pendant 25 ans, épouse une Ukrainienne et s’engage corps et âme dans la révolution orange de 2004 puis de 2014.

Des jouets aux cocktails molotov

« C’est en 2014 que la guerre contre l’Ukraine a véritablement commencé », dit-il. La Russie a attaqué le Donbass à la suite des manifestations en Ukraine ayant abouti à la destitution du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovytch par le parlement, considérant le nouveau gouvernement ukrainien comme « illégitime ». C’est aussi l’année dans laquelle Dirk Lustig troque ses pistolets à eau contre des cocktails Molotov, comme décrit dans un portrait qui lui est consacré par le journal romand « Le Temps ». Dirk Lustig était un sujet pour les médias, il en est finalement devenu un collaborateur. Il a accompagné plus de 50 voyages dans le Donbass et est aujourd’hui plus que jamais un expert pour les journalistes internationaux, même s’il n’en a pas le statut officiel. Ses connaissances du terrain, du fonctionnement du pays et son énorme carnet d’adresses lui permettent d’aider les journalistes, d’organiser des contacts pour des interviews et de reportages, de produire des contenus pour les médias. Il sait comment se conduire sur la ligne de front et comment limiter les risques pour les journalistes. En un mot, le Genevois aux origines allemandes engagé pour la cause ukrainienne est depuis longtemps un véritable bâtisseur de ponts.

Les actions avec le Rotary

En parallèle, il s’est engagé depuis 2008 dans des actions humanitaires à travers le Rotary de Kiev Multinational, acteur à qui il faisait confiance dans un pays aux structures gouvernementales défaillantes où régnait la corruption à tous les échelons. Il a présidé le RC Kiev Multinational en 2010/11 et en 2020/21. Son cœur déborde au souvenir des actions menées en faveur de villages qui avaient tout perdu. Poussins, cochons, ainsi que des couveuses pour des nouveau-nés dans des hôpitaux ruraux étaient apportés avant la guerre. Depuis le début de l’invasion, le Rotary livre médicaments, ambulances et filtres à eau, également dans des villes en guerre. Dirk Lustig garde un souvenir spécialement ému des actions menées en faveur de mille enfants entre les lignes de front par les « Saint Nicolas Helpers » le 19 décembre, fête importante en Ukraine. En 2022, la célébration est faite par endroits dans la rue, conséquence de la destruction d’innombrables bâtiments.

Engagement rotarien pour la paix

Puis vint l’engagement pour le Rotary Peacebuilding ; il est l’un des directeurs et membre du comité exécutif du Rotary Action Group for Peace, il a rédigé l'Initiative de consolidation de la paix du Rotary pour l'Ukraine et a mis sur pied des programmes pour des équipes mixtes de jeunes dans le Rotaract. « En 2021, nous avons essayé de créer un dialogue fondé sur le respect entre jeunes Russes et Ukrainiens. Il va falloir trouver des solutions pour reconstruire les relations après la guerre », souligne-t-il. Quand on lui pose la question d’un possible dénouement, il esquisse des scénarios sur la base de connaissances très détaillées, fustige la passivité de l’ONU, déborde d’idées pour l’après-guerre, que ce soit au niveau politique qu’au niveau du Rotary. Il verrait volontiers le Rotary jouer un rôle primordial comme après la 2ᵉ Guerre Mondiale avec, par exemple, l'établissement du Comité Inter Pays France Allemagne. 

La vie doit continuer

Une chose est sûre, rentrer à Genève n’a pas été une option pour lui. Il a trop vécu de près, trop vu, trop entendu. Il a parlé avec des femmes torturées, violées par des Russes. Il a photographié les horreurs de la guerre. Il dit des Ukrainiens qu’ils ont « appris à se battre et trouvent toujours des solutions pour aller jusqu’au bout. » Après trente ans en Ukraine, Dirk Lustig est bien décidé de continuer à bâtir des ponts à leurs côtés. Pour l’instant, la rudesse de la guerre marque encore son quotidien. Entre notre entretien par zoom et la relecture du texte, Dirk Lustig ne donne plus de nouvelles pendant plusieurs jours. « Désolé d’avoir disparu », écrit-il finalement sur WhatsApp. « Un ami très proche et probablement l’un des plus brillants et courageux combattants de l’armée ukrainienne a été tué vers Bakhmut. » Il s’agit du jeune Dmytro Kotsiubaylo, « Da Vinci » de son nom de guerre, qui avait reçu la distinction de « Héros de l’Ukraine » par le président Volodymyr Zelensky. Quand Dirk Lustig répond après trois jours de cérémonies funéraires et d’enterrement suivis de deux jours de travail pour le Rotary « extrêmement chargés », il écrit que la vie reprend. Ou plutôt : qu’elle doit reprendre. Bon courage !

Rot. Dirk Lustig, un bâtisseur de ponts entre l’Ukraine et le monde