L’art d’habiter en harmonie

mardi 1 septembre 2026

Denise Lachat

Depuis plus d’un siècle, la famille Viquerat façonne des intérieurs. Entre artisanat, architecture d’intérieur et art de vivre, Denis et Beatrice Viquerat, tous deux membres du RC Montreux-Vevey, racontent leur métier dans leur showroom à Clarens-Montreux.

On s’est à peine installés autour de la table de l’élégant showroom de Viquerat Décoration & Architecture d’Intérieur SA que Denis Viquerat entre déjà dans le vif du sujet. Habiter? Aussitôt, la conversation glisse vers les styles, les tendances, les marques, les tissus, l’aménagement des espaces, les objets, les goûts, les habitudes de vie. Pendant qu’il prépare cafés et tisanes avec une attention toute naturelle, une évidence s’impose: nous sommes face à un véritable passionné de son métier.

Depuis 1991, Denis dirige cette entreprise familiale installée à Clarens, près de Montreux, fondée en 1919 par son grand-père Ami Viquerat. Puis tombe cette phrase, inattendue: «Je dessine comme un pied». L’aveu n’est sans doute pas simple pour quelqu’un issu d’une famille où le geste manuel tient une place centrale: une sœur formée aux Beaux-Arts, un père et un grand-père tous deux selliers-tapissiers. Et lui-même à la tête d’une société d’architecture d’intérieur et de décoration. «Aller chez un client était un supplice au début», reconnaît-il volontiers. Denis a choisi une formation d’économiste avant de se former en autodidacte; il a appris le métier au fil des années et des projets.

Destins croisés

À l’époque, il ignorait qu’à l’autre bout de la Suisse, à Zurich, une jeune femme rêvait d’architecture d’intérieur. Mais Beatrice Appenzeller se heurte au refus de ses parents, qui ne souhaitent pas voir leur fille intégrer l’École des Beaux-Arts dans une ville encore marquée par les révoltes de jeunesse de 1968, connues sous le nom de «Globuskrawalle». Elle devient donc secrétaire, par devoir, non pas par conviction.

Bien plus tard, après des séjours en Angleterre, un tour du monde et un engagement auprès de la Fondation Franz Weber à Clarens-Montreux, Beatrice répond à une annonce de Jean-Louis Viquerat, le père de Denis, qui recherche une secrétaire-vendeuse parlant anglais et allemand. Elle sourit aujourd’hui en racontant qu’elle a finalement réalisé son rêve, sur le tard, grâce à des cours privés qui lui ont permis d’apprendre les bases de l’architecture intérieure. Le destin, au passage, a placé sur sa route celui qui allait devenir son mari.

Partager vie privée et vie professionnelle n’a pourtant jamais posé problème au couple. Beatrice secoue la tête: ils n’ont jamais travaillé pour les mêmes clients ni partagé le même bureau. «Nous avons des goûts et des approches différents», précise-t-elle.

Car habiter relève de sensibilité. Viquerat Décoration & Architecture d’Intérieur SA apporte son expertise, bien sûr, mais sans imposer de vision dominante, comme le souligne Denis. Classique ou contemporain, chaque projet se construit autour des envies et des besoins des clients. Le bien-être naît lorsque les habitudes de vie sont prises en compte.

Tout commence alors par une question essentielle: «Comment est-ce que je veux vivre dans mon appartement?» La télévision trouvera-t-elle sa place dans le salon ou dans une pièce séparée afin de préserver un espace de lecture? Un couple a-t-il besoin de deux chambres parce que Monsieur ronfle? Le télétravail fait-il partie du quotidien? Y a-t-il des enfants? Chaque détail compte. Et le confort dépend aussi de la qualité des matériaux choisis — à commencer par un bon lit, rappellent-ils avec conviction. Beatrice résume leur philosophie d’une phrase simple: «Habiter, c’est se faire plaisir.»

Bien sûr, le budget joue un rôle. Mais un petit appartement peut offrir autant de confort qu’un vaste espace. Là où un grand volume exige une véritable réflexion d’aménagement, un espace réduit demande ingéniosité et optimisation. Denis ajoute que nos intérieurs reflètent notre sensibilité, notre culture, notre éducation — et souvent aussi une certaine représentation sociale.

Un marché en évolution

Les modes de vie, toutefois, ont profondément évolué. Dans les années 1960, la classe moyenne consacrait une part bien plus importante de son budget au logement. Aujourd’hui, l’habitat reste essentiel, mais il doit composer avec les loisirs, le sport, les voyages ou les vacances. La confection s’est démocratisée, les meubles de style ont quasiment disparu des intérieurs, et les jeunes générations n’héritent plus systématiquement du mobilier familial.

Parallèlement, les surfaces d’habitation se sont réduites. Un défi stimulant aux yeux de Denis Viquerat, qui voit dans cette évolution l’occasion de repenser les espaces avec davantage de modularité et de flexibilité. «Nous devons nous adapter à cette évolution», explique-t-il. À l’écouter, on comprend combien sa formation d’économiste lui a été précieuse: dans un marché en perpétuelle mutation, il faut une vision stratégique autant qu’un sens aigu de l’analyse pour faire évoluer l’entreprise et son positionnement.

L’activité de Viquerat Décoration & Architecture d’Intérieur SA s’articule aujourd’hui autour de trois pôles. L’architecture d’intérieur, qui comprend les projets de transformation globale. Ensuite, le métier historique de tapissier, qui regroupe tout le travail du tissu et les savoir-faire artisanaux à l’origine de l’entreprise: courtepointière, garnissage, couverture de sièges, confection et pose de rideaux, tentures murales. Enfin, la société propose également la vente de mobilier.

Viquerat collabore avec plusieurs marques du secteur premium et haut de gamme, qui lui apportent également un soutien publicitaire, à l’image de la maison Minotti. Dans le showroom de Viquerat, les généreux canapés aux teintes crème et aux tissus bouclés invitent immédiatement à la détente. L’exposition dégage une impression d’équilibre, de douceur et d’harmonie.

Le mot «harmoniser» revient d’ailleurs souvent dans la bouche du couple Viquerat au fil de l’entretien. Car chaque projet représente un nouvel exercice d’équilibre entre les envies du client, les contraintes du lieu et leur propre regard professionnel. Là où eux imaginent spontanément du bleu, le client rêve peut-être de vert. Souvent, tout un aménagement se construit à partir d’un élément déjà présent — un tapis, une œuvre d’art, un meuble ancien. Beatrice le résume d’une phrase simple: «Il faut trouver des solutions individuelles.»

Une approche indispensable notamment face à une clientèle suisse et internationale aussi fortunée qu’exigeante dans cette région lémanique marquée par la présence de nombreuses résidences secondaires. Chez Viquerat, on sait aussi qu’imaginer une autre manière d’habiter — ou accepter de se séparer d’un meuble — demande parfois du temps. Beatrice raconte en souriant qu’elle doit parfois laisser un nouveau tissu exposé pendant six mois avant que son mari ne l’adopte enfin. «C’est mon pire client!», lance-t-elle en éclatant de rire.

Car au-delà du métier, le sens de la décoration repose sur des décennies d’expérience et, dans le cas de Denis, sur une véritable immersion dès l’enfance. Les chambres étaient décorées de papiers peints et de tissus assortis en toile de Jouy, la maison meublée de mobilier de style, tandis que l’atelier de l’entreprise occupait le rez-de-chaussée. La revue Connaissance des Arts faisait partie du quotidien de la famille.

Beatrice et Denis partagent la même conviction: «Le goût se forme, tout comme l’esprit critique.» Même en vacances, ils peinent à désactiver leur regard professionnel. Impossible, ou presque, de ne pas imaginer spontanément des améliorations dans une chambre d’hôtel. Il leur est même arrivé de changer plusieurs fois de chambre parce qu’ils ne s’y sentaient pas bien.

On l’aura compris: leur métier occupe une place importante dans leur vie commune. Et à cela s’ajoute encore le Rotary. Beatrice et Denis sont tous deux membres du Rotary Club Montreux-Vevey. Une situation née davantage des circonstances que d’un choix délibéré: à l’époque, le club de Denis était réservé aux hommes, tandis que Beatrice avait rejoint un club mixte. Les deux clubs ont finalement fusionné. Le Rotary représente pour eux un espace précieux d’échanges et d’ouverture. La diversité des professions qu’on y rencontre nourrit les discussions autant que les perspectives. Surtout, le couple y a noué des amitiés et rencontré des personnes qu’il n’aurait probablement jamais croisées autrement.

Beatrice et Denis Viquerat dans le showroom de Viquerat Décoration & Architecture d’Intérieur SA

Sur le fauteuil, le père de Denis, Jean-Louis, derrière lui à droite, son grand-père Ami Viquerat