À la croisée du savoir, de la glace et de la responsabilité

mercredi 1 avril 2026

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Pour Felix Keller, les glaciers sont plus que des indicateurs climatiques. Ce professeur à l'EPFZ et glaciologue élabore des réponses réalistes à un avenir où tout ne pourra plus être inversé.

Les glaciers ne sont pas des dramaturges. Ils ne crient pas, ne se mettent pas en scène, ne s'imposent pas. Ils réagissent lentement, régulièrement, presque stoïquement. Année après année, ils reculent, et c'est précisément là que réside leur force révélatrice. Alors que les événements météorologiques fluctuent et que les débats basculent, les glaciers enregistrent le temps. Et ils enregistrent la vérité. Quiconque s'intéresse à eux s'intéresse inévitablement aux longues durées: aux décennies, aux générations, à la responsabilité.

Pour Felix Keller, glaciologue originaire de l'Engadine, cette perspective est primordiale, tant sur le plan scientifique que personnel. Son travail tourne autour de la glace, de l'eau et de la technologie. Mais au fond, il s'agit d'une question sociale : comment aborder l'avenir lorsqu'il est évident que certaines évolutions sont irréversibles? La relation entre Felix Keller et les glaciers commence très tôt. À la fin des années 1960, alors qu'il est encore enfant, il fait une descente sur un glacier avec ses parents. Le blanc, le bleu, le froid, l'immensité : des impressions qui resteront gravées dans sa mémoire. L'hiver, dira-t-il plus tard, reste pour lui la plus belle saison.

Cette expérience précoce n'est pas un simple détail biographique, mais une clé. Elle explique pourquoi Keller n'a jamais considéré les glaciers comme de simples objets de mesure, mais toujours comme partie intégrante d'un contexte plus large. Jeune adulte, il se trouve à la croisée des chemins: musique ou sciences naturelles? Violon ou mathématiques? À l'origine, il aurait voulu combiner les deux, mais les structures institutionnelles ne le permettaient pas. Il opte alors pour des études de géographie, une solution pragmatique qui se révèle être un coup de chance. La musique reste néanmoins présente. Et elle fera plus tard partie de son approche scientifique.

Les glaciers comme infrastructure – et comme référence

Dans la perception du public, ils apparaissent souvent comme des symboles émotionnels du changement climatique. Ils représentent la perte, la fugacité, ce qui disparaît. Cette perspective est compréhensible, mais elle est incomplète. D'un point de vue global, les glaciers sont avant tout une infrastructure. Selon les données d'organisations internationales, environ 1,9 milliard de personnes dépendent indirectement de l'eau provenant des régions de haute montagne. Dans la seule région de l'Himalaya, plus de 220 millions de personnes dépendent directement de l'eau de fonte des glaciers pour leur approvisionnement en eau potable, l'agriculture et l'énergie. Dans ces régions, les glaciers remplacent ce que les lacs de barrage font ailleurs: ils stockent les précipitations pendant des années et les libèrent progressivement. S'ils disparaissent, il en résulte des pénuries d'approvisionnement qui ne peuvent être comblées à court terme.

En Suisse, cette dépendance est moins vitale, mais néanmoins réelle. Les glaciers influencent le débit des grands réseaux fluviaux, stabilisent les débits estivaux et jouent un rôle dans l'énergie hydraulique. Dans le bassin versant de l'Inn, par exemple, la fonte des glaciers contribue à environ 10 % du débit. À cela s'ajoute leur valeur touristique, importante sur le plan économique et source d'identité culturelle. Les glaciers occupent une place particulière en tant qu'indicateurs climatiques. Ils réagissent lentement, mais de manière claire. C'est précisément pour cette raison qu'ils sont considérés comme plus fiables que les données météorologiques à court terme.

Les chiffres sont connus et ils donnent à réfléchir. Selon le programme suisse de surveillance des glaciers, les glaciers alpins ont perdu environ 35 % de leur volume depuis 2000. Les années 2022 et 2023 marqueront des records négatifs historiques. Felix Keller connaît ces chiffres. Il observe régulièrement les changements sur les glaciers. Et pourtant, il ne parle pas de résignation. Cela s'explique par sa perspective scientifique. Il ne travaille pas principalement sur la mesure du bilan massique, mais plutôt sur l'aspect technologique. Il ne s'intéresse pas seulement à ce qui se passe, mais aussi à ce qu'on peut en déduire. «En tant que société, nous disposons de suffisamment de connaissances et de technologies pour résoudre le problème climatique», déclare Felix Keller. «Ce qui nous manque, c'est la motivation et la joie d'un avenir positif.» Cette phrase n'est pas rassurante, mais plutôt une provocation. Elle déplace la responsabilité des systèmes abstraits vers une question collective: que faisons-nous des connaissances dont nous disposons depuis longtemps?

Stupas de glace, expériences de réflexion et question de motivation

L'une des réponses qui occupe Keller depuis des années s'appelle «stupas de glace». Il s'agit de cônes de glace artificiels qui stockent l'eau en hiver et la restituent lentement au printemps. Ils ont été développés dans des régions souffrant d'une extrême pénurie d'eau, comme le Ladakh, dans l'Himalaya indien. Ils y garantissent les récoltes et l'approvisionnement en eau potable à une époque où les glaciers naturels font défaut ou ont déjà disparu. Le principe est aussi simple que physiquement limpide: sans énergie électrique, l'eau est acheminée par un système de conduites vers les hauteurs, où elle gèle et forme un bloc de glace. Celui-ci fond de manière contrôlée au printemps. Pour le scientifique, les stupas de glace ne sont ni un symbole ni une idée romantique. Ils sont un outil. Et en même temps, un aveu réaliste: «Si nous sommes honnêtes, nous ne protégeons pas la nature, mais les êtres humains.»

Cette phrase marque un point central dans la pensée de Keller. Il ne s'agit pas pour lui de préserver la glace pour elle-même. Il s'agit des bases de la vie. De l'eau. De l'approvisionnement. Du quotidien. Felix Keller s'intéresse particulièrement au glacier de Morteratsch. Il le connaît depuis son enfance, y a travaillé comme moniteur de ski, y a fait de la musique. L'idée de ralentir au moins sa disparition ne le quittait pas. Le point de départ du projet MortAlive était à la fois sobre et radical: si la fonte des glaciers ne peut être arrêtée, la question se pose de savoir si elle peut être ralentie.

L'idée est née en 2015, à la suite d'une observation faite sur un glacier voisin. Là-bas, le recouvrement de la glace avait entraîné une augmentation mesurable de son épaisseur. Pour le glaciologue, il était clair que cette approche ne pouvait pas être transposée telle quelle. Le glacier de Morteratsch contient environ 1,4 milliard de tonnes de glace, un ordre de grandeur qui exclut toute solution simple. «Au début, j'étais sceptique, car le glacier de Morteratsch représente une masse énorme. Mais l'idée ne m'a plus quitté», se souvient -t-il. En collaboration avec des experts internationaux, une expérience théorique a été mise au point: l'eau de fonte devait être retenue en été et transformée en neige en hiver afin de protéger la surface de la glace. La neige réfléchit mieux le rayonnement du soleil que la glace nue et ralentit ainsi le processus de fonte – une logique physique incontestable.

Il était essentiel de trouver une technologie qui ne nécessite pas d'électricité. Après les premiers hivers d'essai, l'installation fonctionnait techniquement. Il était ainsi prouvé que le processus de fonte pouvait être influencé localement. La question décisive s'est alors déplacée : de la faisabilité à la responsabilité. Une étude a estimé le coût d'une mise en œuvre à grande échelle à environ 155 millions de francs suisses. À cela s'ajouteraient des interventions massives dans une zone paysagère protégée. Keller en tire une conclusion claire: «Je suis désormais convaincu que nous ne mettrons pas en œuvre cette installation sur le glacier de Morteratsch.»

Cette phrase n'est pas un aveu d'échec. Elle est l'expression d'une honnêteté scientifique. MortAlive n'est pas un projet raté, mais une expérience de réflexion délibérément achevée. Elle montre ce qui serait possible et met en même temps en évidence les limites. À une époque où les débats sur le climat oscillent souvent entre fantasmes de toute-puissance et résignation, cette clarté est remarquable. La valeur durable du projet réside toutefois dans la technologie des câbles à neige, qui est désormais opérationnelle. Elle permet un enneigement indépendant de l'énergie et peut être utilisée là où il ne s'agit pas d'infrastructures touristiques, mais de la préservation des moyens de subsistance. Dans des régions comme le Ladakh, par exemple dans les environs de la capitale Leh, cette technologie ouvre de nouvelles possibilités pour stabiliser la disponibilité de l'eau.

Ce qui distingue Felix Keller de nombreuses voix dans le débat sur le climat, c'est son ton – et sa perspective psychologique. Il ne parle pas de culpabilité, mais de responsabilité. Pas de renoncement, mais de création. Des études en psychologie environnementale montrent que les êtres humains n'agissent à long terme que s'ils ne se sentent pas dépassés. La connaissance seule ne suffit pas. «Nous vivons le changement climatique dans une sorte de morosité», explique-t-il. «Nous devons surmonter cette phase de léthargie et de résignation.»

C'est là que la musique entre en jeu. Keller est violoniste et se produit avec les Swiss Ice Fiddlers, parfois sur des glaciers. Pour lui, la musique n'est pas une mise en scène, mais un moyen d'accès. Elle touche là où les chiffres ne suffisent plus. Du point de vue de la psychologie environnementale, c'est logique: les émotions sont un moteur essentiel pour inciter à l'action. Pour l'hiver prochain, la construction d'un autre stupa de glace est prévue à Ftan, en Basse-Engadine. Accompagné de travaux scientifiques, soutenu par des bénévoles. Ce n'est pas un projet prestigieux, ni une politique symbolique. Mais un exemple de la manière dont le savoir, l'engagement et la responsabilité peuvent se rejoindre. Au final, ce n'est pas la glace qui importe à Keller. Ni d'ailleurs la technique. Il s'agit plutôt d'une décision délibérée: ne pas se contenter de simplement percevoir le problème. «Mes petits-enfants ne me demanderont pas si nous avons vu ce qui est arrivé aux glaciers. Ils nous demanderont comment nous avons réagi.»

C'est peut-être là que réside la clé pour redéfinir notre mode de vie. Non pas en termes de consommation, mais en termes de responsabilité. Non pas en termes d'esthétique, mais en termes d'impact.

À propos

Le Rot. Felix Keller (né en 1964) a étudié et obtenu son doctorat en glaciologie à l'EPF de Zurich. Il dirige le Centre de glaciologie appliquée qu'il a créé à l'Academia Engiadina de Samedan. Depuis 2017, il est président de l'association GlaciersAlive, qui traite des questions de gestion de l'eau dans les régions de haute montagne. Les recherches de Felix Keller portent principalement sur les changements subis par les glaciers alpins, en particulier le glacier de Morteratsch. Avec le projet MortAlive, ce Rotarien explore la question de savoir comment la fonte des glaciers peut être ralentie en théorie grâce à l'enneigement artificiel.

Outre son travail scientifique, Felix Keller est un alpiniste et musicien passionné. Avec les Swiss Ice Fiddlers, il associe la musique et le monde de la haute montagne afin de faire découvrir à un large public la particularité des paysages glacés alpins. Felix Keller est membre du RC Bad Scuol-Tarasp-Vulpera.

Glaciologue et violoniste: le Rotarien Felix Keller