«L’économie africaine est largement sous-estimée»

dimanche 1 février 2026

Denise Lachat

Consultant suisse spécialisé dans les affaires en Afrique, le Rotarien Didier Fatio démonte les clichés sur un continent aux opportunités sous-estimées. De la quinine congolaise aux projets industriels, il incarne une approche ancrée dans le terrain, l’engagement et les valeurs suisses.

Chemise blanche sous un pull bleu nuit, petit foulard glissé dans la poche du blazer parfaitement assorti, jean foncé: à 42 ans, Didier Fatio respire cette élégance sport-chic que l’on associe volontiers aux hommes d’affaires. On lui fait parfois remarquer son style soigné qui fait écho à l’importance accordée à l’allure et au raffinement dans de nombreux milieux professionnels africains.

Les produits de notre quotidien

Pour beaucoup, le continent se résume pourtant encore à deux images: un paradis de safaris inoubliables ou une région dépendante de l’aide au développement. Notre interlocuteur esquisse alors un léger soupir. «Certes, les projets d’aide sont nobles et les voyages mémorables. Mais l’importance économique de l’Afrique est largement sous-estimée», regrette-t-il. Pour mesurer à quel point elle est même incontournable, il suffit de penser à ces produits qui rythment notre quotidien, au point qu’on oublie leur origine: le sucre que l’on verse dans le café du matin, l’infusion de rooibos du soir, les vêtements en coton que l’on enfile sans y penser, les fruits secs que l’on grignote, les cosmétiques au beurre de karité posés sur l’étagère de la salle de bains, ou encore le cuivre qui recouvre nos toits.

Dans bien des cas, ces matières premières viennent de l’un des 54 pays africains. Didier Fatio aime citer un exemple parlant: celui du cacao en Côte d’Ivoire. Ce secteur représente plus de cinq milliards de dollars d’exportations. «Avec le Ghana, ces deux pays assurent près des deux tiers de la production mondiale. Autrement dit, il est quasiment impossible de trouver une barre de chocolat de grande consommation qui n’intègre pas, d’une manière ou d’une autre, de la matière première africaine.»

Expertise locale

Ces besoins bien réels des consommateurs ouvrent d’importantes opportunités d’affaires sur le continent, souligne-t-il. L’entreprise Pharmakina, basée à Bukavu en République démocratique du Congo (RDC), en est une illustration concrète. Rachetée par Roland Decorvet, ancien cadre de Nestlé, et deux family offices suisses, cette société pharmaceutique — autrefois filiale du groupe Roche — maîtrise toute la chaîne de production de la quinine, depuis l’extraction de la molécule dans l’écorce de quinquina jusqu’à sa transformation en médicament. La RDC assure à elle seule 80 % de la production mondiale de quinine. Didier Fatio a accompagné ces investisseurs à travers sa société USILVERBACK, comme tant d’autres Suisses désireux de développer un réseau dans le secteur privé local, dans des domaines aussi variés que la pharma, la transformation, l’agriculture ou la machinerie. Son rôle? Identifier les partenaires, structurer le financement, mettre en place la logistique, assurer le contrôle qualité. Un accompagnement devenu presque indispensable pour tout investisseur étranger. «Avancer à distance, via des visioconférences, est très difficile, confirme-t-il. Il faut du tangible.»

Et une vraie connaissance du terrain. Cette expertise locale est précisément ce que le conseiller a construit au fil de son parcours. Né à Estavayer-le-Lac, il effectue d’abord un apprentissage bancaire, puis des études en économie d’entreprise à Fribourg et à Londres. Une opportunité saisie dans un family office l’envoie ensuite en Afrique, ajoutant une expérience de gestion d’entreprise en pays émergent à son passé de gestionnaire de fortune dans des banques suisses. Depuis, il a vécu sept ans en Afrique du Sud, au Rwanda, au Congo, ainsi qu’au Moyen-Orient, et accompagné des projets dans une vingtaine de pays.

Proximité culturelle

Un ancrage solide, forgé au rythme du terrain – loin des clichés qui persistent encore sur le continent africain. «Contrairement à certains pays asiatiques, où j’ai ressenti un véritable choc culturel, la vie quotidienne en Afrique est bien plus proche de celle que l’on connaît en Europe qu’on ne l’imagine», observe-t-il. Que ce soit la langue — souvent le français ou l’anglais —, la gastronomie, le climat, le fuseau horaire partagé ou encore les codes du monde des affaires, le décalage est bien moins marqué qu’on le pense. La classe moyenne grandissante y nourrit des aspirations très similaires: un travail épanouissant, un salaire décent; elle va courir le soir, sort au restaurant le week-end, et mène en somme une vie qui, dans ses routines comme dans ses ambitions, ressemble largement à la nôtre.

Le sens de l’initiative

Certes, financer des projets en Afrique demeure un défi: les banques leur apposent volontiers une étiquette de risque. Didier le déplore, jugeant cette perception presque irrationnelle. Recruter du personnel qualifié peut également s’avérer complexe, ou nécessite d’investir dans la formation. Pourtant, insiste-t-il, ces obstacles n’occultent pas une réalité que certaines théories macroéconomiques décrivent déjà: le déplacement progressif du centre de gravité économique du Nord vers le Sud global.

À son échelle, Didier l’observe. «Pour illustrer cela très concrètement, explique-t-il, prenons un collaborateur bien traité et correctement rémunéré en Suisse — ou plus largement en Occident. Il n’hésitera pas à demander quand il pourra récupérer les quelques minutes supplémentaires effectuées pour terminer une tâche. Beaucoup se reposent sur des acquis, et je constate un manque croissant d’initiative. À l’inverse, lorsque l’on travaille avec des collaborateurs qui sont fiers et reconnaissants de disposer d’une situation stable, et qui sont bien encadrés en Afrique, ils font presque systématiquement preuve d’engagement, de disponibilité et d’initiative. Dans les centres urbains en particulier, on peut s’appuyer sur une main-d’œuvre motivée, dynamique et dotée d’un bon niveau de formation.»

Ses liens personnels

Lorsque Didier évoque l’Afrique, il devient évident que son lien avec le continent dépasse largement le cadre professionnel. Amateur d’art contemporain africain, il y a tissé des amitiés au fil des années — amitiés qui trouvent peut-être leur origine dans son tout premier voyage privé, au Congo. Invité par Badile Lubamba, premier footballeur d’origine africaine de l’équipe nationale suisse qu’il avait rencontré à Lausanne, il s’envole à l’âge de vingt ans pour passer les fêtes de fin d’année à Kinshasa, à la surprise amusée de ses collègues. Didier sourit en se remémorant cet épisode: il a toujours été attiré par les destinations atypiques. Aujourd’hui, il en compte plus de 70 à son actif.

Sa vie en Suisse alémanique

Son téléphone vibre sur la table du café lausannois où se déroule notre entretien, en français, sa langue maternelle. Au bout du fil, en revanche, Didier s’exprime dans un charmant Hochdeutsch, ponctué d’expressions alémaniques. Cela fait plus de vingt ans qu’il a quitté la Suisse romande pour s’installer à Zurich. Il y est désormais si bien intégré qu’il s’engage en politique locale depuis quatre ans, en tant que membre de l’exécutif chargé des finances de la commune de Männedorf, au bord du lac de Zurich. Son intégration rapide doit beaucoup au Rotaract (RAC) Meilen, car Didier avait rejoint le RAC Lausanne dès l’âge de 19 ans. Il compte parmi les membres fondateurs du premier e-Club de Suisse, le RC eClub 2000. Le modèle hybride, mêlant réunions en ligne et actions sur le terrain, s’ajuste parfaitement au rythme d’un Rotarien souvent à l’étranger ou en déplacement régulier.

Le patron de USILVERBACK tient d’ailleurs à adresser un message à la communauté rotarienne, souvent très engagée dans des projets d’aide en Afrique. «Les opportunités d’affaires peuvent être bénéfiques pour l’ensemble des parties prenantes et présentent souvent une corrélation moindre avec les grands marchés que l’on connaît habituellement. Cela en fait aussi un vecteur intéressant de diversification.» Autrement dit: l’Afrique reste peut-être un marché de niche, mais certainement pas un marché négligeable. Et surtout, si l’on agit avec une ligne de conduite imprégnée de valeurs suisses, le succès peut bel et bien être au rendez-vous. Il en veut pour preuve l’expansion de Pharmakina, qu’il a accompagnée en RDC. Grâce à la restructuration menée par les investisseurs, les fournisseurs sont désormais mieux rémunérés, et les agriculteurs reçoivent un soutien pour développer des plants plus résistants aux maladies. Didier Fatio s’en réjouit: «C’est un vrai plaisir de constater à quel point la quinine apporte de la valeur ajoutée sur place.»

Le Rot. Didier Fatio est amateur d’art contemporain africain