Le sens : facteur de réussite pour le travail et la vie

lundi 1 décembre 2025

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Qu’il s’agisse du métier, de l’engagement bénévole ou de la vie quotidienne : ceux qui perçoivent le sens de ce qu’ils font restent motivés – même lorsque cela devient difficile. Mais comment trouve-t-on ce sens ? Est-il donné d’avance ou construit par soi-même ? Et que faire lorsqu’il semble s’être perdu ?
La Dr Anette Fintz, philosophe, consultante et Rotarienne, parle de ce qui anime les êtres humains – et explique pourquoi Rotary devrait lui aussi, toujours à nouveau, se poser la question du « pourquoi ».

Madame Fintz, le “sens” est-il un concept redécouvert – ou n’a-t-il jamais disparu ?
Lorsque j’ai fondé, en 1998, l’Institut de conseil orienté vers le sens (Institut für Sinn-orientierte Beratung), il m’arrivait souvent de devoir signer une déclaration attestant que je n’appartenais à aucune secte ni à aucun mouvement ésotérique !

Un petit détour par l’histoire des idées s’impose : le sens a toujours été compris comme une dimension religieuse. La triade tradition – rôle – rituels ancrerait les structures sociales, et la question du « pourquoi » se formulait en théologie comme problème de la théodicée.

La sécularisation, à la fin du XVIIIe siècle, a ouvert une brèche dans ce système fermé : Immanuel Kant observait, non sans perplexité, que l’être humain est la seule créature à se demander pourquoi elle existe.

S’ensuivirent des tentatives de réponse séculières : idéologies nationales, scientisme, utopies sociales… Autant d’efforts pour donner un sens universel sans référence à la religion.

Au XXIe siècle, le sens est devenu une tâche. Le « pourquoi » ne nous est plus livré : chacun doit se situer soi-même en relation avec le monde. Cela paraît exigeant – et ça l’est.

De plus en plus de personnes cherchent une nouvelle orientation, au travail comme dans la vie privée. Que constatez-vous dans votre pratique ?
Je remarque surtout une peur grandissante de “mal faire” ou de “mal choisir”. Or, le vrai/faux ne sont pas des catégories utiles dans un monde complexe. Il faut poser d’autres questions : Que signifie une vie bonne, un travail bon ? Et quelle est ma contribution personnelle ? Ces discussions ont un effet libérateur : elles ouvrent l’horizon et redonnent courage.

Vous dites que le sens n’est pas un luxe, mais une condition essentielle à la motivation et à la performance. Expliquez-nous cela.
Tout le monde se souvient d’une randonnée en montagne où, épuisé, on trouvait pourtant de nouvelles forces, porté par le désir d’atteindre le sommet. À l’inverse, toute énergie s’éteint lorsque l’on ne voit plus pourquoi l’on avance encore.

Le sens est donc un horizon mental vers lequel on se dirige sans cesse. C’est en s’y orientant que l’on devient créatif, capable de résister et de surmonter la frustration. Le sens agit comme un aimant : il attire, il entraîne.

Comment reconnaître si son travail ou sa vie a encore du sens ? Ou, à l’inverse, existe-t-il des signes annonciateurs d’une “crise de sens” ?
Un critère essentiel est le sentiment d’efficacité personnelle : est-ce que ma présence fait une différence ? Une incertitude prolongée à ce sujet déstabilise. C’est pourquoi les ruptures de carrière, la retraite, le départ des enfants ou le simple fait de vieillir peuvent déclencher des crises de sens.

Il faut alors élaborer un nouvel horizon qui remplace l’ancien. Ces phases sont exigeantes, parfois douloureuses, mais elles font partie de la vie. L’essentiel est de les accepter – comme étapes naturelles de son propre parcours.

Votre institut accompagne surtout des entreprises. Comment y insuffler du sens au-delà des beaux slogans ?
Il ne s’agit pas d’un “sentiment”, mais d’une orientation fondée sur le sens de l’entreprise. Une fois ce sens clarifié, nous définissons les chemins pour y parvenir : stratégie, étapes, missions et culture – autrement dit, les valeurs vécues au quotidien.

L’ensemble crée efficacité, capacité à gérer les conflits et endurance : tout ce qui rend une organisation résiliente. D’où mon credo : « Qui veut de la performance doit offrir du sens. »

Les récits d’entreprise jouent aussi un rôle clé : ils permettent à chacun de se sentir partie prenante d’une histoire plus grande. Des “biopics” d’entreprise – comme Dutti et Adele – montrent la force de ces narrations.

Une storyline rassemble faits et individus en un tout cohérent ; les anniversaires d’entreprise servent souvent à se resituer dans cette histoire commune.

Vous associez coaching et philosophie. Quels penseurs vous inspirent particulièrement ?
La philosophie pense sans peur et avec une rigueur radicale. En coaching, cela me permet d’explorer des positions opposées sans affect, de façon analytique et purement rationnelle.

Je recherche les axiomes – les présupposés fondamentaux – des différents acteurs, puis je les rends visibles.

Sans perdre de temps avec de fausses motivations, nous analysons les racines avant d’évaluer et de formuler une stratégie. Cela fait de moi une partenaire de réflexion précieuse.

Concernant la culture du leadership, il s’agit d’identifier les valeurs qui doivent guider l’action. En période de transformation, des valeurs vécues et partagées offrent stabilité et orientation.

Enfin, la dimension personnelle est souvent sous-estimée : dans les entretiens de confiance, apparaissent l’échec, le dilemme ou la fatigue d’une impression d’inutilité. Savoir en faire quelque chose de fécond – c’est ce que j’ai appris des philosophes de l’existence.

Dans l’Antiquité, la philosophie était un entraînement à la contingence de la vie. Aristote et ses pairs s’interrogeaient déjà : « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? » On ne peut guère faire plus actuel.

Rotary défend des valeurs comme le service, l’amitié et le bien commun. Que représente pour vous cet engagement ?
Rotary offre un horizon de sens très attractif : la compréhension entre les peuples, au-delà des frontières religieuses ou politiques. Nos quatre principes nous aident à vivre ce sens au quotidien : agir ensemble, dans l’amitié, pour faire le bien.

Rotary illustre parfaitement comment une vaste organisation peut croître non pas grâce au charisme de quelques individus, mais grâce à deux piliers : le sens et les valeurs.

Dans le contexte de transformation mondiale que vit Rotary, ces repères agissent comme forces stabilisatrices : ils donnent à la fois liberté d’action et orientation dans les décisions.

C’est ce qui m’a enthousiasmée dès le premier jour – et je suis heureuse, depuis près de vingt ans, de faire partie de cette histoire de sens.

Et enfin, si vous deviez définir le mot “sens” en une seule phrase ?
De façon abstraite : le sens me relie à quelque chose qui me dépasse.
Et concrètement : le sens me motive – même quand je n’en ai pas envie.


À propos

Anette Suzanne Fintz (*1964) est docteure en philosophie et consultante en management. Fondatrice de l’ISOB – Institut für Sinn-orientierte Beratung –, elle accompagne depuis 1998 des personnes et des organisations dans leurs processus de changement. Elle enseigne, écrit et intervient sur les thèmes du leadership, de la liberté, de la responsabilité et de l’art de donner une direction à sa vie.
Rotarienne depuis 2007 (club d’origine : RC A81 Bodensee-Engen), elle participe régulièrement aux activités du RC Zürich City, notamment lors d’actions solidaires.


Rot. Anette Fintz