Comment vivre? Selon quelles valeurs? Ces questions troublent la jeune Alice, en quête d’une réponse claire. Les Rotariens auraient sans doute leur propre manière d’y répondre… mais il est tout aussi passionnant, pour un public rotarien, d’accompagner Alice dans son voyage à travers les siècles, à la rencontre des grands penseurs qui ont façonné notre vision du monde.
Tel est le propos d’«Alice au pays des idées», le dernier ouvrage de l’écrivain et philosophe Roger-Pol Droit*. Véritable exploration philosophique sous forme de récit initiatique, le livre connaît déjà un succès international, en cours de traduction dans plus de vingt langues.
Donner du sens à la vie dans un monde bouleversé par l’actualité n’a rien d’évident — encore moins pour les jeunes. «À quoi bon devenir adulte?», se demande Alice, à l’approche de son anniversaire qui marquera officiellement la fin de l’enfance. Ce qu’elle voit autour d’elle la tétanise: ces adultes qui, selon elle, «gâchent tout, abîment tout. Il suffit de regarder le climat, la vie des animaux, l’eau des océans». Alors, Alice fait ce qu’elle peut. Elle ne laisse pas couler l’eau sous la douche, trie les déchets, se déplace à vélo, demande à sa mère d’éviter les emballages inutiles. Mais malgré tous ses efforts, elle reste convaincue que la catastrophe approche. Ses amis, eux aussi, partagent cette inquiétude sourde.
Le sentiment d’être perdu n’est pas l’apanage de la jeunesse. Qui, parmi nous, ne cherche pas des repères, une boussole pour agir et contribuer à un monde meilleur — un monde sans guerre, sans peur, sans angoisse? Ces questions, les humains se les posent depuis des millénaires. Et, au fil du temps, ils ont su y répondre par des idées, des philosophies, des élans d’espoir prouvant que tout n’est jamais totalement perdu.
Refléchir avant d’agir
Encore faut-il savoir quelles idées peuvent réellement nous aider à vivre. Les Rotariens, eux, ont fait leur choix: le principe des quatre questions. Est-ce vrai, est-ce juste, est-ce source de bonne volonté et d’amitié et est-ce équitable et bénéfique pour chacun? Une véritable charte de conduite pour orienter les actions humaines. Car elle repose sur un postulat simple: nous n’avons pas d’autre choix que de réfléchir avant d’agir. Quoi de plus passionnant, dès lors, que d’accompagner Alice dans sa découverte de la pensée philosophique à travers les siècles?
Comme son homonyme d’Alice au pays des merveilles, elle plonge à son tour dans le terrier du lapin… et se retrouve au cœur du pays des idées. Dans ce pays, Alice est accueillie par deux souris: la Souris Folle et la Souris Sage. Dès leur première rencontre, l’importance même de l’idée est mise en lumière. «Par exemple, si tu aimes une personne, c’est à cause de l’idée que tu te fais d’elle. Si tu veux être heureuse, c’est à cause de l’idée que tu as du bonheur. Si tu refuses d’habiter une maison hantée, c’est à cause de l’idée que tu te fais des fantômes. Si tu as peur que la Terre devienne inhabitable, c’est à cause de l’idée que tu te fais de l’avenir. Tout ce que tu aimes ou détestes, tout ce que tu désires ou redoutes, tout ce que tu sais déjà ou que tu as encore à apprendre… tout dépend des idées qui vivent dans ta tête, dans celle des autres, dans les livres, les journaux, les conversations. Car, vois-tu, tout se passe au pays des idées», expliquent les deux souris d’une même voix.
Des mots pour boussole
Puis vient une leçon essentielle: on peut avoir des idées de choses qui n’existent pas physiquement — comme la liberté, l’égalité, ou un monde sans pauvreté ni famine. La Souris Folle illustre cette pensée dans une danse joyeuse, en chantonnant: «J’aime celui qui rêve l’impossible.» Une phrase qui résonne aussitôt dans le cœur d’Alice. Elle y entend peut-être sa devise, celle qu’elle aimerait un jour se faire tatouer au creux du bras droit. Des mots qui lui serviraient de boussole — à la fois protection et défi, pour ne jamais cesser de rêver ni d’agir. Tatouée? Oui, Alice aimerait en effet trouver la phrase et se la faire tatouer. Des mots qui l’aideraient à vivre et lui montreront le cap. Une phrase qui la protège et la met au défi en même temps.
Une question d’attitude
Au fil de quarante aventures, Alice rencontre les grands penseurs qui ont façonné l’histoire des idées, de l’Antiquité à l’époque moderne. Son voyage la conduit d’abord auprès de Socrate, Aristote et Diogène; puis, du jardin d’Épicure, elle se retrouve à l’audience de Marc Aurèle, qui lui rappelle qu’«il ne faut pas en vouloir aux événements» — car, dit-il, nous ne sommes peut-être pas maîtres de ce qui arrive, mais nous restons toujours responsables de notre attitude face à ce qui arrive.
De la Grèce antique à l’Inde, Alice poursuit sa quête. Elle écoute Bouddha lui souffler que «l’on n’est pas sage parce qu’on parle beaucoup», découvre les enseignements de Confucius et Lao Zi en Chine, puis assiste, bouleversée, au massacre d’Hypatie à Alexandrie, victime de fanatiques chrétiens. Elle comprend alors que la sauvagerie humaine peut surgir n’importe où, n’importe quand.
Son périple la mène encore vers Galilée, Descartes, Spinoza, Voltaire, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche et Freud — un tourbillon d’idées, de doutes et de découvertes.
Puis, soudain, Alice se réveille: deux heures se sont écoulées, elle est de retour dans la maison familiale, où rien n’a changé. Personne ne semble avoir remarqué son «absence». A-t-elle rêvé ? Peut-être. Mais l’essentiel est ailleurs: la mission des deux souris du pays des idées était de lui faire découvrir la diversité des pensées, leur pouvoir et leur utilité. En explorant les grandes idées de l’humanité, Alice comprend que les philosophes ne livrent pas de recettes toutes faites — seulement des pistes, des questions, des exercices pour l’esprit. Elle apprend ainsi à écouter, à nuancer, à rester ouverte, plutôt qu’à se réfugier dans des certitudes figées.
Chaque étape du livre est l’occasion d’aborder un courant de pensée ou une question philosophique de façon souvent ludique, comme s’il s’agissait d’un véritable voyage, avec de vraies rencontres et des échanges avec des sages. Le texte est donc tout sauf technique ou académique: il reste clair, vivant et très accessible.
Tout comme la recherche de sens, le tatouage accompagne l’humanité depuis des millénaires. Ötzi, la momie des Alpes, portait des motifs tatoués datant d’environ 3300 av. J.-C., des traits placés sur les articulations, que l’on pense avoir eu une fonction symbolique, voire thérapeutique. Introduit en Europe au 18ᵉ siècle par les marins fascinés par les cultures du Pacifique, le tatouage a longtemps été associé aux marginaux, portant une connotation d’exclusion sociale. Le mot lui-même vient du terme tahitien tatau, signifiant marquer ou frapper.
Ce n’est qu’au20ᵉ siècle que le tatouage devient un symbole de rébellion, avant de s’imposer comme un véritable art du corps. Aujourd’hui, il est à la fois universel et profondément personnel, un marqueur d’identité. Qui sait? Peut-être verrons-nous un jour le principe des quatre questions gravé dans le creux d’un bras rotarien…
* "Alice au pays des idées, Roger-Pol Droit, Éditions Albin Michel, 2025