La Rot. Nada Sayarh, fondatrice du projet rotarien «Rise up Girls», porte avec passion les questions de formation et de durabilité. Donner des clés aux jeunes femmes — et désormais aussi aux hommes — pour qu’ils puissent faire des choix éclairés dans leur vie est une cause qui lui tient profondément à cœur. Un engagement nourri par son propre parcours. Rencontre avec une professeure qui se décrit comme «plutôt Rock» et revendique sa liberté d’explorer en dehors des sentiers battus.
Nada Sayarh pénètre dans l’immense hall d'Uni Mail, baigné de la lumière abondante qui inonde l'espace à travers la vaste coupole de verre. D’un pas assuré, celui de quelqu’un qui connaît bien les lieux, Nada guide la journaliste jusqu’au troisième étage, où se trouve la faculté d’Économie et de Management. Elle a travaillé plus de quinze ans à l’Université de Genève; aujourd’hui, elle enseigne le marketing et la durabilité à la S P Jain School of Global Management avec ses quatre sites à Dubaï, Mumbai, Singapour et Sydney et y dirige la Durabilité. Depuis maintenant trois ans, elle habite à Dubaï.
Dans les couloirs d’Uni Mail, elle croise d’anciens collègues: sourires, accolades, questions fusent — «Mais que fais-tu? Où es-tu maintenant?»
Les «soft skills» à l’ère de l’IA
Après le plaisir de ces retrouvailles inattendues, nous nous installons dans l’une des salles où Nada dispensait autrefois ses cours de management, de marketing, et de «soft skills», les compétences relationnelles. Nada insiste beaucoup sur l’importance croissante de ces dernières, notamment à l’ère de l’intelligence artificielle (IA). Elle explique: «ChatGPT est aujourd’hui capable de rédiger un contrat que seul un avocat pouvait écrire il y a peu. Pour se distinguer et évoluer dans sa carrière, il devient crucial de développer ses compétences humaines», affirme-t-elle.
Savoir parler en public, gérer des conflits, faire preuve d’intelligence émotionnelle: autant de qualités irremplaçables dès qu’un échange humain est en jeu.
Prendre la parole en public, se mettre en avant: voilà des aptitudes que les femmes s’approprient moins spontanément, observe-t-elle. Ce constat a nourri son engagement tout au long de sa carrière; elle a accompagné de nombreuses femmes en tant que mentore. Son objectif? «Leur ouvrir des portes dans la tête», dit-elle, pour qu’elles puissent faire des choix dans leur vie personnelle et professionnelle — en pleine conscience, sans culpabilité et en alignement avec le potentiel et leur vision propre de leur vie.
Changer les mentalités
Car, que ce soit à Genève ou à Dubaï, Nada dresse le même constat: à compétences égales, les femmes saisissent moins facilement les opportunités de carrière. Elles privilégient souvent les enfants dans leur budget, prennent plus de responsabilités domestiques, et interrompent plus volontiers leur carrière. Et quand les pères veulent s’impliquer davantage auprès de leurs enfants, ils se heurtent encore trop souvent à des stéréotypes. Nada soupire. «Changer les structures prendra un siècle. Il faut miser sur le changement des mentalités.» C’est l’esprit même de «Rise up Girls», un projet qu’elle a initié au sein du Rotary Club Genève International et qu’elle développe aujourd’hui à travers le Rotary E-Club Global Impact 1990, club qu’elle a co-fondé après son déménagement à Dubaï et dont elle assure actuellement la présidence.
Ce programme, soutenu par un Global Grant du Rotary International, a permis à des centaines de jeunes femmes marocaines de se former dans des conditions sûres. Il les aide à réfléchir à leur avenir, à se projeter, à oser. «L’empowerment, c’est d’abord s’autoriser à se former et à rêver grand», insiste Nada.
Jeunesse au Maroc
Ce projet est aussi un hommage à ses racines. Nada a grandi au Maroc, dans une famille de juristes. Sa mère fut la première femme de sa famille à faire des études supérieures. Un modèle, mais que la jeune fille qu’était Nada ne mesurait pas encore. À l’extérieur du foyer, elle se heurtait aux normes sociales: en effet, on lui reprochait un «comportement d’homme», alors qu’elle était simplement une jeune femme affirmée qui ne se contentait pas «d’être mignonne». Nada se souvient qu’il n’était pas facile de se sentir «alien» dans sa propre culture.
À seize ans, ses parents l’envoient dans un camp d’été en Russie. Ce sera une révélation. Elle y rencontre des jeunes du monde entier, découvre d’autres façons de penser, s’ouvre à la diversité. «Ça m’a libérée et ouvert des portes dans ma tête», confie-t-elle. Elle choisira de poursuivre ses études dans un système nord-américain, plus flexible. Ce sont d’ailleurs les films américains qui lui ont fait découvrir des modèles de femmes affirmées. Nada sourit: «Je suis plutôt Rock, et j’aime explorer en dehors du mainstream». Ce n’est donc pas un hasard si sa thèse de doctorat portait sur un sujet peu abordé: «La stigmatisation et la marginalisation du corps féminin en surpoids en Francophonie».
L’égalité des chances
Mais qu’on se détrompe: aussi affirmée et «Rock» qu’elle puisse l’être, la professeure avance avec douceur sur le chemin du changement. Elle confirme ne pas vouloir aller frontalement contre un système, mais favoriser une approche harmonieuse qui permet finalement la liberté de choix. Le choix de se marier ou pas, le choix de travailler ou pas, le choix du nombre d’enfants ou de ne pas avoir d’enfant du tout. Élément important: donner les outils aux jeunes femmes pour défendre leur choix sans les exposer au conflit avec leur familles. Dans cette logique, Rise up Girls s’ouvre désormais aux garçons et devient «Rise up Girls and Boys» pour tendre vers une égalité des chances. En Inde, une nouvelle déclinaison se prépare, «Rise up Girls and Boys and the S P Jain AI-Tutor». Elle est axée sur la formation des jeunes de milieux défavorisés à l’aide d’un tuteur en Intelligence Artificielle et la mise à disposition de tablettes à des écoles dans des zones rurales.
Nada est convaincue que «l’IA peut être un levier d’éducation formidable pour les plus démunis. Il existe tellement de ressources gratuites aujourd’hui!»
Le sens du risque
À Dubaï, Nada enseigne dans un contexte très cosmopolite, auprès d’étudiants souvent originaires d’Inde. Leur ambition l’impressionne. «Ils sont prêts à travailler dix heures par jour pour réussir. Cela m’inquiète un peu pour l’Europe, et la Suisse en particulier», confie-t-elle. Selon elle, pour rester compétitifs, les jeunes Européens doivent cultiver le goût du risque d’adaptabilité rapide et apprendre à échouer sans peur.
Son propre départ pour les Émirats, avec mari et enfants, relevait de cette même prise de risque. Mais elle ne le regrette pas. Au-delà du soleil, c’est la dynamique de croissance du pays qui la stimule, que ce soit au niveau économique ou universitaire. «Il y a tellement de choses à développer et des opportunités pour faire la différence, que cela me donne des boosts d’adrénaline!»
Avant de regagner Dubaï, Nada passe quelques semaines en Suisse. Le lendemain de notre rencontre à Uni Mail, elle est attendue à l’Assemblée du District 1990 du Rotary, pour présenter les prochaines étapes de «Rise up Girls and Boys»au Maroc et en Inde. Son engagement est salué et valorisé: un District Grant de 7500 francs est accordé au projet marocain pour l’année 2025-2026.